Cette deuxième saison de TUNNEL s’affranchit totalement de la série originale, BRON. Le pari est audacieux.

Ben Richards : Nous racontons une histoire entièrement nouvelle, qui n’est plus une adaptation. De manière délibérée, je n’ai pas regardé la saison 2 de BRON. Il y avait à la fois des avantages et des désavantages à écrire une adaptation. L’histoire était excellente et tous ceux qui n’avaient pas encore vu la série ne pouvaient que l’apprécier. Mais certains ont posé la question de savoir pourquoi faire une version franco-anglaise d’un succès mondial, ce qui me semble être une interrogation légitime.

J’ai trouvé que nous avions bien utilisé le point de départ de la série, quand deux policiers de pays frontaliers se retrouvent sur une même affaire. Ce système-là fonctionnait et nous l’avons mené jusqu’à un point où il était possible d’affirmer notre liberté. Cela avait du sens d’emprunter un autre chemin pour aller encore plus loin dans la créativité. 

"Il est impossible de ne pas évoquer le terrorisme quand on écrit un thriller aujourd’hui. Ce danger fait regrettablement partie de nos vies."

Quel a été le point d’entrée dans la nouvelle saison ?

J’ai travaillé il y a quelques années sur une série inspirée de la tragédie de Lockerbie qui avait vu un avion de ligne exploser au-dessus de l’Écosse, en 1988, à cause d'un attentat. J’avais effectué de nombreuses recherches, même si le projet n'a pas abouti. C’est devenu le point de départ de cette saison, quand un avion s’abîme entre l’Angleterre et la France, probablement à cause de terroristes. Les autorités locales mènent une partie de l’enquête et nos deux héros resurgissent.

Comment va Karl, le personnage joué par Stephen Dillane, quand la saison débute ?

Nous nous situons dans la continuité de la première saison, quand son fils meurt dans le dernier épisode. Karl n’est pas parvenu à le sauver à temps des griffes de TT ("Truth Terrorist"). Cela m’avait confronté à beaucoup de questions d'un point de vue moral et dramatique. Karl est aujourd’hui en deuil, mais ce deuil n’est pas ce qui anime le personnage en premier lieu. J’avais envie qu’il regarde aussi vers l’avant.

L’histoire reprend un an plus tard. Karl vient d’avoir des jumeaux. Il est toujours employé par la police, mais en tant que travailleur social auprès de victimes de violences domestiques, notamment des enfants… Il a envie de retrouver le terrain, c’est là qu’il se sent utile. Or une petite fille connaît un drame dans le tunnel sous la Manche : ses parents sont enlevés. Très vite, Karl revient dans le jeu, par goût pour la vérité et la justice, et en souvenir de son fils.

De son côté, Élise est toujours une jeune femme très spéciale !

Dans la version originale suédo-danoise, même si l’autisme n’est jamais cité, sa pathologie est clairement présente dans son rapport aux autres. Nous n’avons pas pris ce chemin car je ne voulais pas faire de sa maladie un motif humoristique. En réalité, elle est aussi en proie au deuil. Elle a vécu l’expérience très singulière de perdre un jumeau et nous voulions explorer cet aspect de sa vie dans la nouvelle saison. Élise est persuadée que son jumeau possédait certaines qualités qu’elle n’a pas.

Son personnage reste parfois drôle, mais nous la confrontons à une épreuve psychologique forte qui la ramène à certains aspects de son passé. Nous voulions comprendre comment elle se comporte quand elle est impliquée émotionnellement, ce que cela provoque chez un personnage aussi étonnant que le sien ! Karl lui dit qu’elle ne fait rien à moitié, et il a raison.

J’aime vraiment beaucoup ce personnage. Nous avons parlé de certaines choses en profondeur avec Clémence Poésy, notamment du fait qu’on ne souhaitait surtout pas se répéter. Dans cette saison, son personnage évolue, même s’il ne change pas du point de vue de ses valeurs. Élise expliquait dans la première saison qu’elle ne croyait pas au fait que les gens changent. Elle a raison, je pense. Mais il faut montrer au public de quoi elle est capable au fond d’elle-même, pour que sa complexité émotionnelle parle à chacun.

Où se situe, dans TUNNEL, la séparation entre le thriller et la série de personnages ?

J’ai besoin de voir l’un et l’autre se tenir la main. TUNNEL est à mes yeux un thriller politique, surtout dans cette deuxième saison. Il faut donc un certain degré d’adrénaline. Mais tout mène aux personnages, qui doivent faire sans cesse des choix moraux très importants.

"Dans un monde instable dirigé par des superpuissances, certains veulent créer une ambiance de fébrilité, d’incompréhension et de vide."

Depuis la diffusion de la première saison, le terrorisme est devenu un enjeu toujours plus crucial et grave dans nos sociétés. De quelle manière avez-vous décidé de vous y confronter dans cette nouvelle saison ?

Il s’agit d’une question très difficile. Dans le deuxième épisode, nous montrons un homme qui commet une attaque et assassine des gens avec une arme de guerre. Quand la tuerie de Charlie Hebdo est survenue, en janvier 2015, nous avions déjà écrit les scénarios et nous apprêtions à tourner. J’ai bien sûr été très choqué. Quand les attentats du 13 novembre ont eu lieu, j’ai été encore plus choqué.

Dans ces situations, les créateurs ont une liberté à exercer, mais aussi une responsabilité. J’ai évidemment pensé à notre deuxième épisode et cela a provoqué de l’angoisse en moi. J’avais beaucoup réfléchi en amont pour en arriver à la conclusion qu’il est impossible de ne pas évoquer le terrorisme quand on écrit un thriller aujourd’hui. Ce danger fait regrettablement partie de nos vies. En revanche, nous avons pris en toute conscience la décision de ne pas mettre en scène des terroristes islamistes. Nous nous confrontons obliquement à certains sujets qui fâchent, à travers le personnage d’une jeune femme musulmane qui parle de son expérience et des préjugés qu’elle subit, dans le deuxième épisode… Mais je pense que cette série n’est pas le bon endroit pour entrer dans les détails de ce sujet si grave.

TUNNEL part d’une version romancée de la réalité et contient des éléments baroques. Les méchants, ici, ne sont pas comparables aux personnes qui menacent l’Europe. J’ai écrit quelques épisodes de MI-5 il y a quelques années, et nous nous posions les mêmes questions.

Vous cherchez tout de même à mettre en perspective une atmosphère particulière à nos sociétés, une certaine déstabilisation…

Ce que je voulais saisir, c’est l’idée que les gens ne comprennent plus ce qui se passe. Ils ne comprennent pas ce qui provoque certaines catastrophes. Ils sont remplis de doutes et de scepticisme, ne savent plus à qui faire confiance, quelle histoire croire. Collectivement, nous avons perdu le sens de la vérité. Beaucoup de symptômes morbides découlent de cet état de fait… La question dépasse largement celle du terrorisme : c’est le doute et le dénuement contemporains qui m’intéressent. C’est effectivement l’un des sujets majeurs de la saison 2 de TUNNEL.

Dans un monde instable dirigé par des superpuissances, certains veulent créer une ambiance de fébrilité, d’incompréhension et de vide. Sans céder aux théories du complot avec lesquelles je ne suis pas du tout en accord, je voulais aussi montrer que nos responsables commettent parfois des erreurs, voire prennent sciemment de mauvaises décisions. À chaque fois, ils ont leurs raisons, leur logique, au-delà du bien et du mal. Voilà la réalité que j’ai eu envie d’explorer, un monde où l’on se demande si ceux qui ont fait tomber un avion seront vraiment traduits en justice.

Plongez dans une nouvelle enquête avec Tunnel 2 le lundi 7 mars à 20H55 sur CANAL+

>> Le site officiel de la série